Regroupant 80 tableaux et 104 dessins, cette rétrospective entend porter un nouveau regard sur l'artiste, ses fécondes contradictions et la place paradoxale qu'il occupe dans le romantisme français. Outre les chefs-d’œuvre du Louvre et la générosité des collectionneurs privés, les prêts exceptionnels des musées américains, anglais et russes permettent de voir Ingres comme jamais.
Depuis quarante ans aucune rétrospective n'avait été consacrée à ce peintre et dessinateur au talent unique.Longtemps regardé comme l'ultime représentant du néo-classicisme davidien et le rival déclaré de Delacroix, Ingres est avant tout, pour employer son mot, un « révolutionnaire » mais un révolutionnaire de l'intérieur. Comme celle de Girodet, sa nouveauté doit s'apprécier à l'intérieur des codes classiques dont l'auteur de l'Apothéose d'Homère s'est réclamé en permanence et qu'il transgressa avec la même ardeur. Cette tension est centrale, elle est propre d'ailleurs aux années d'activité d'un artiste qu'on a trop isolé de son époque et des pratiques qui définissent, après 1800, la peinture moderne, sa diffusion et ses liens avec les nouvelles images, du plein essor de la gravure à l'émergence de la photographie. Baudelaire avait raison de voir en Ingres « l'homme audacieux par excellence », il convient pourtant aujourd'hui de rattacher ces fameuses « extravagances » au contexte du premier romantisme. Dès 1806, on brocardait le portraitiste de Napoléon et de la famille Rivière pour son « culte du bizarre », son excès en tout.
Trop réaliste et trop maniérée à la fois, trop leste dans l'érotisme, trop libre dans la fusion des genres, sa peinture déroutait déjà; elle continue à défier les catégories de l'histoire de l'art. A dire vrai, Ingres précipite la fin du modèle davidien par son rejet d’une certaine idéalisation et sa recherche expressive neuve, ses licences anatomiques et son coloris éclatant, et plus profondément son refus de composer, d'unifier l'image et sa lecture.
Pour la première fois, cette exposition donne une place égale à toutes les facettes et tous les moments de sa production, depuis le primitivisme des années de jeunesse jusqu'à l'indécence glorieuse des derniers nus, des premiers portraits parisiens à l'ultime flambée des années 1840-1850, où culminent son « amour de la femme » et sa modernité inclassable.
L'exposition s'ouvre par deux immenses toiles disposées dans la rotonde du hall Napoléon : Jupiter et Thétis, 1811 (Aix-en Provence, musée Granet) et Le songe d'Ossian, 1813-1835 (Montauban, musée Ingres) se complètent et se répondent comme le jour et la nuit, la tentation et la mélancolie, Homère et Ossian... Ce balancement traverse toute la carrière d'Ingres.