Cézanne en Provence est une exposition exceptionnelle à plus d’un titre, si "évidente" que chacun pense l’avoir déjà vue alors qu’elle n’a encore jamais existé hors d’un imaginaire collectif.
Un artiste disparu depuis tout juste un siècle, célébré dans le musée même où, enfant, il découvrit la peinture, et quelque 120 œuvres majeures aujourd’hui dispersées à travers le monde sont invités, dans un face à face inédit, à retrouver la région qui les a vus naître.
Comme le rappelle Denis Coutagne, Cézanne a demandé à la Provence de lui donner la matière quasi charnelle dont il avait besoin afin de peindre la présence d’une nature à laquelle il se confrontait et c’est bien à la Provence de Cézanne que cette exposition est consacrée.
Les importants travaux de rénovation dont a récemment bénéficié le musée Granet lui permettent dorénavant de réserver 4500 m² à la seule présentation des œuvres. Douze de ses salles répondant à un accrochage thématique sont dévolues à la présente exposition qui réunit près de 85 peintures et plus de 30 aquarelles venues des plus prestigieuses collections publiques et privées internationales : Allemagne, Autriche, Brésil, Canada, Danemark, Espagne, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Hongrie, Italie, Norvège, Pays-Bas, Russie, Suède et Suisse.
La présentation s’ouvre sur une évocation de la maison familiale du Jas de Bouffan dont le jeune peintre couvre les murs du Grand Salon d’immenses panneaux. Certaines oeuvres bien que dorénavant dispersées participent à l’exposition. Ici, il peint ses premiers paysages de plein air : allée de marronniers, bassin, route tournante…et réalise quelques portraits de ses amis ou de sa famille dont, en 1866, Le Père de l’artiste lisant l’Evénement.
Les 3e et 4e salles sont consacrées aux aquarelles, dont certaines suggèrent une vision panoramique que révèle l’accrochage. Peu à peu l’aquarelle devient pour Cézanne un genre à part entière dans lequel il saisit l’essentiel d’un motif allant jusqu’à l’abstraction tant il sait utiliser le blanc du papier comme un surgissement de lumière.
Viennent ensuite les œuvres consacrées à L’Estaque, petit port de la baie de Marseille qui connaît alors un début d’industrialisation dont témoigne la présence de grandes cheminées d’usine. "C’est comme une carte à jouer : des toits rouges sur la mer bleue" écrit-il à Pissarro en 1876. Ce site a donné en quelque sorte naissance à Cézanne comme peintre de la Provence ; si Sainte-Victoire constitue la dernière étape de son aventure picturale, L’Estaque, qu’il fréquente entre 1869 et 1885, en est le fondement, la rumination.
Les 6e et 7e salles regroupent les tableaux peints à Bellevue et Gardanne dans les années 85/87, période charnière dans la vie et l’œuvre du peintre qui se mesure à de nouveaux thèmes, notamment de vastes panoramas, des paysages ouverts au fond desquels se profile Sainte-Victoire. Il s’inscrit dès lors dans la lignée des grands paysagistes italiens – lui qui n’a jamais fait le voyage à Rome – en faisant "du Poussin sur nature". Gardanne n’a pas la mer et son attention se concentre sur la structure, la géométrie complexe du village que domine ce mouvement ascensionnel réduisant et amplifiant un questionnement que Braque, Picasso ou Derain reprendront après lui.
Arbres, forêts et chemins constituent une section à part. Cézanne est sensible aux structures géologiques rocailleuses permettant une lecture à la fois rigoureuse des formes et chaotique des entassements pierreux.
Avec Les Grands Pins de Saint-Pétersbourg ou de Sao Paulo, présentés comme un diptyque, le peintre exprime la nature dans sa transparence comme dans son opacité, sa géométrie architecturée et ses profondeurs. Ici, l’arbre projette ses ramures en dehors de la toile ; là, il se contracte dans l’espace retenu de la toile.
Une 9e salle réunit de puissants portraits de familiers du Jas de Bouffan : Joueurs de cartes concentrés sur leur jeu, Paysans saisis entre réalisme et idéal, Madame Cézanne dans la serre, son épouse dont il aurait dit qu’elle posait comme une pomme…
A partir de 1890 Cézanne s’intéresse à deux lieux largement ouverts où il va découvrir certains de ses motifs les plus personnels. Château-Noir, suscite certaines de ses œuvres les plus fortes ; il a aimé ce lieu sauvage et l’étrange maison aux références gothiques d’où se dégage une impression tragique. Quant à Bibémus, aux carrières qui ont permis la construction de la Ville d’Aix, Cézanne y peint selon le mot de Rewald un "Palais à ciel ouvert", alors que, majestueuse, la Montagne Sainte-Victoire rappelle sa capacité d’ordonner le monde…
L’avant dernière salle présente des œuvres créées dans le fameux Atelier des Lauves que le peintre a fait construire en 1902 après la douloureuse vente du Jas de Bouffan.
"J’ai un grand atelier à la campagne. J’y travaille, j’y suis mieux qu’en ville. J’ai réalisé quelques progrès. Pourquoi si tard et si péniblement" (lettre à Vollard, 9 janvier 1903).