Pour la première fois depuis la rétrospective organisée en 1970 à l’Orangerie, et plus de dix ans après celle qui s’était tenue en 1994 à Lyon, Cologne, Liverpool, Amsterdam, Maurice Denis bénéficie d’une importante exposition monographique au musée d’Orsay.
Maurice Denis (1870-1943), le « nabi aux belles icônes », est célébré aux côtés de Vuillard et de Bonnard comme l’un des plus importants peintres nabis, l’un des initiateurs du mouvement et son brillant théoricien. Une poignée d'œuvres radicales et spectaculaires, comme Taches de soleil sur la terrasse du musée d'Orsay, lui sont associées au point d'avoir occulté la richesse même de sa période nabie et symboliste (1889-1898), la fécondité du renouveau classique des années 1900, contribuent au discrédit jeté sur une œuvre conduite après 1914 en marge des avant-gardes. Car Denis n’a cessé de peindre jusqu’à sa mort et fut dans l’entre-deux-guerres l’un des artistes les plus sollicités pour le décor des édifices civils et religieux.
Redonner à Denis toute sa place, l'une des toutes premières, et renouveler profondément le regard porté sur son œuvre, en renouant les fils entre les débuts de sa carrière et son développement de sa carrière, entre les petits formats nabis et les grands cycles décoratifs : tel est l'enjeu de cette exposition. A côté des chefs-d'œuvre de l'artiste, de nombreuses œuvres inédites ou jamais exposées en France depuis plus de cent ans révèlent des aspects moins connus de sa production, comme son travail de paysagiste, ou la reconstitution à titre exceptionnel de trois de ses plus importants ensembles décoratifs.
Le parcours, essentiellement chronologique, rassemble une centaine de tableaux peints entre 1889 et 1943. Les premières salles retracent les débuts nabis dominés par le refus du réalisme et du symbolisme littéraire, l’inclination mystique et religieuse, la sensualité trouvant à s’incarner dans la figure de Marthe Meurier, la fiancée, puis l’épouse, véritable muse du peintre. La jeune femme offre ses traits aux jeunes filles progressant sur des chemins de vie hautement stylisés et formant de solennelles processions. Ces tableaux aboutis, recueillis et médités, ont pour acquéreurs des musiciens, artistes et collectionneurs de l’avant-garde symboliste, tels Ernest Chausson, le peintre Henry Lerolle ou encore le financier Alfred Stoclet, dont le nom reste attaché à la mosaïque de Klimt pour son hôtel particulier bruxellois conçu par Josef Hoffmann.
Dès le début des années 1890, les nabis, selon le témoignage de Verkade, réclament « des murs des murs à décorer ». Denis peint des plafonds et des panneaux, comme Avril (plafond pour Chausson) ou Le Printemps et L’Automne (Imitation de tapisserie). Denis a abondamment raconté les origines du mouvement nabi, né de la révélation créée par Le Talisman (Paris, musée d’Orsay, ancienne collection Maurice Denis), petit paysage au titre emblématique peint par Sérusier sous la dictée de Gauguin. Avec Puvis de Chavanne, Fra Angelico et les ingristes, c’est une figure tutélaire pour le jeune Denis. Comme ses amis nabis, celui-ci multiplie alors les tableaux de petits formats où chacun rivalise d’audace dans l’application de l’esthétique nouvelle : aplats de couleurs éclatantes, simplification radicale des formes, abandon de la perspective, japonisme et cloisonnisme. Une salle regroupe une quinzaine de ces « icônes nabies » peintes par Denis dans les années 1890. Elles révèlent une fraîcheur et une liberté d’exécution rares. Certaines d’entre elles sont inédites.
Les compositions symbolistes et les décors du peintre bénéficient de ces recherches, qu’il met au service d’un art de plus en plus monumental et raisonné. Le voyage à Rome effectué en 1898 avec André Gide confirme la voie d’un renouveau classique qui se nourrit de l’art de Raphaël et de Cézanne. Rigueur de la composition, restriction de la palette, importance du dessin : les manifestes comme L’Hommage à Cézanne (musée d’Orsay), les grands panneaux décoratifs, tels Le Jeu de volant (ibid.) ou Virginal Printemps (coll. Part.) - tableau majeur jamais exposé dans un musée français depuis 1945- mais aussi les scènes familiales inspirées du bonheur avec Marthe, sont autant de jalons essentiels pour Denis et l’art du début du XXe siècle.