Philippe de Champaigne reste encore aujourd’hui un peintre méconnu et mal connu, qui soulève les interrogations et les polémiques. Artiste flamand ou français ? Fervent catholique ou adepte du Jansénisme ?
Depuis le XVIIe siècle, ses portraits, qui sont davantage connus que le peintre lui-même, font partie intégrante de la culture collective. En 1952, une exposition lui est consacrée à l’Orangerie des Tuileries, suivie d’une autre à Gand. Vingt ans plus tard, Bernard Dorival publie un catalogue raisonné. Depuis aucune monographie, aucun travail scientifique n’est venu réactualiser la connaissance de l’artiste. Les étapes lilloise et genevoise de la présente manifestation, en collaboration avec la Réunion des musées nationaux, se proposent d’y remédier.
Né en 1602 à Bruxelles, la carrière du peintre commence véritablement à Paris où il s’installe dès l’âge de 19 ans. Aussi habile dans l’art du portrait que dans celui du paysage, dans la peinture religieuse comme dans l’élaboration d’ensembles décoratifs, il travaille pour la Régente Marie de Médicis, Louis XIII, Mazarin, ou Colbert. Peintre de la ville, il trouve des clients parmi les gens de Robe (Portrait d’Omer II Talon, 1649, National Gallery of Art, Washington ; Portrait du Premier Président au Parlement de Paris, Pomponne de Bellièvre, vers 1651-53, Musée Granet, Aix-en-Provence) et les gens d’Eglise.
Si ses contemporains ont parfois mal apprécié le réalisme flamand de ses paysages, son art s’impose comme l’expression la plus aboutie du classicisme français, mais ne se résume pas à cela : il offre une véritable singularité au carrefour de styles, d’écoles et de visions philosophiques entre le classicisme, le centralisme français et le baroque de l’Europe du Nord.
Refusant tout expressionnisme et toute dramatisation, sa peinture apparaît sévère et sérieuse, au service de la réflexion et de l’intériorité. Le sujet y importe davantage que la manière ; le dépouillement esthétique est au service de la densité narrative. Champaigne est un peintre intellectuel, et non un intuitif. S’il vise au perfectionnement de son art, il nourrit également un projet plus politique et spirituel : exprimer l’unité de la dévotion et du pouvoir dans une fusion qui transcende les contingences politiques, sociales et religieuses.
L’exposition se déroule en 5 sections chronologiques retraçant l’itinéraire spirituel et artistique du peintre. Marie de Médicis : racines flamandes et inspirations du Carmel (1628-1635) relate les débuts parisiens de Champaigne ; devenu peintre officiel de la reine mère, il dessine une histoire au présent et magnifie la dévotion à travers des œuvres telles que Jésus et la Cananéenne (1630, église du Val de Grâce) et L’Annonciation (1631, musée des Beaux-Arts de Caen). Puis le parcours aborde la question de ses rapports avec Louis XIII et le cardinal de Richelieu, dont il ne réalise pas moins de onze portraits, qui l’amènent à collaborer au système de double représentation du pouvoir spirituel et temporel, dans le projet de participer à la construction d’une identité française (1635-1645). Le Vœu de Louis XIII (1638, musée des Beaux-Arts de Caen) en est l’emblème absolu. L’exposition se penche ensuite sur les liens qui unissent Champaigne et le Jansénisme dans les Dialogues avec Port-Royal : une pensée picturale (1646-1662). Le lieu commun le désigne comme l’illustrateur des jansénistes, notamment avec le célèbre Mère Agnès Arnauld et sœur Catherine de Sainte-Suzanne Champaigne, fille de l’artiste, dit L’Ex-voto de 1662 (musée du Louvre). Il ne s’agit pas ici de nier son engagement ni la réalité de sa peinture à leur service, mais de comprendre et nuancer ce qui est parfois passé pour de l’exclusivité. Car Champaigne fut également le peintre d’autres congrégations religieuses, notamment des Chartreux avec lesquels il partage l’expérience de la méditation solitaire dans le paysage, et qui sont évoqués dans la quatrième section Anne d’Autriche : la retraite du Val de Grâce et l’inspiration Chartreuse (1646-1660). Cette dernière met en évidence la spiritualité de l’œuvre de Champaigne, par exemple dans la Visitation peinte pour la chartreuse de Villeneuve-Lès-Avignon, où l’abandon des détails symboliques, qui alourdissent l’expression, participe à la manifestation de la grâce et de l’humilité.
Enfin la dernière partie est consacrée à l’action de Champaigne au sein de l’Académie royale de peinture et de sculpture (il contribue à sa fondation en 1648), dans la recherche d’une esthétique spirituelle (1648-1674). L’artiste défend l’identité de la peinture religieuse, qui unit la nature et la grâce. Il recherche la certitude dans l’interprétation des textes sacrés, à travers des œuvres telles que le Saint Philippe (1648 - morceau de réception à l'Académie, musée du Louvre) ou La Remise des clefs à saint Pierre (1658, musée de Soissons) : l’important réside dans la matière de l’histoire, et non dans la manière du peintre.